
Le « polytravail » désigne le fait d’occuper deux ou trois emplois à temps plein simultanément, souvent à l’insu des employeurs. Une pratique en expansion depuis la généralisation du travail à distance liée à la crise sanitaire.
Si cette stratégie permet à certains salariés d’augmenter fortement leurs revenus, elle expose à des risques juridiques, organisationnels et à des conséquences sur la santé, notamment en raison du stress et de l’épuisement.
Face à ce phénomène amplifié par les réseaux sociaux, les entreprises doivent renforcer leurs processus RH, clarifier les obligations contractuelles et repenser la confiance et l’engagement des employés.
Le Financial Times a publié l’an dernier un article au titre volontiers provocateur : « Pourquoi vous devriez tromper votre patron ». Le sujet ? La « polygamie professionnelle », ou le fait d’occuper deux ou trois emplois à temps plein simultanément, souvent à l’insu des employeurs. Zoom sur le « polytravail », pratique encore taboue qui gagne du terrain.
Le terme de « travailleurs polygames » fait référence à des salariés qui occupent simultanément plusieurs emplois à temps plein, souvent en télétravail, sans que leurs employeurs respectifs n’en soient informés. Cette pratique, encore marginale il y a quelques années, tend à se généraliser depuis l’adoption massive du télétravail provoquée par la crise sanitaire.
La crise sanitaire a joué un rôle déterminant dans son développement. En plein Covid, le télétravail massif a réduit la visibilité directe des managers sur l’activité quotidienne des collaborateurs. Dans ce contexte, certains employés ont profité de la flexibilité horaire pour accepter un second contrat, estimant pouvoir remplir leurs missions sans nuire à leur performance.
Cependant, cette logique soulève une question centrale en ressources humaines : s’agit-il d’une simple optimisation individuelle ou d’un manquement à l’obligation de loyauté envers l’employeur ? Dans de nombreux contrats, une clause d’exclusivité interdit en effet l’exercice d’une autre activité salariée sans accord préalable.
Au Royaume-Uni, un salarié sur cinq admet travailler en secret pour un autre employeur ou connaître quelqu’un qui le fait, selon un article du Telegraph. Le quotidien a interrogé un de ces travailleurs polygames. Nadia (le prénom a été changé) cumule secrètement deux emplois à temps plein en télétravail.
Chaque matin, la jeune femme allume ses deux ordinateurs, un sur lequel elle officie au sein d’une équipe RH pour un salaire de 52 000 € par an, l’autre où elle travaille comme assistante virtuelle auprès d’un directeur général, aucune des deux équipes n’étant au courant qu’elle occupe des fonctions dans une autre entreprise sur ses même heures de travail.
""Mes collègues sont sympathiques et mes managers m’apprécient. Ils seraient furieux s’ils découvraient la vérité”
« J’avais déjà mon poste en RH quand un recruteur m’a contactée en ligne en 2023, explique-t-elle au Telegraph. Il m’a parlé du rôle d’assistante virtuelle, j’ai postulé sur un coup de tête et j’ai été prise. J’étais sur le point de démissionner quand j’ai pris le temps d’y réfléchir. J’aimais mon emploi actuel, et j’étais enthousiaste à l’idée de commencer le nouveau. Les deux étaient en télétravail, pourquoi ne pas garder les deux ? Au départ, je l’ai fait comme un test, en me disant que je pourrais quitter l’un ou l’autre si cela devenait trop difficile ».
Même si la charge de travail peut être intense, et qu’elle s’appuie sur l’aide de sa famille pour les trajets scolaires et la garde de ses enfants, la jeune femme y voit aussi des avantages, notamment un salaire cumulé d’environ 100 000 € par an, qui aide considérablement à couvrir les frais de garde et le crédit immobilier. « Parfois, reconnaît-elle, je me sens coupable de faire patienter mes deux employeurs. Mes collègues sont sympathiques et mes managers m’apprécient. Ils seraient furieux s’ils découvraient la vérité ».
Même si le travail polygame n’est pas intrinsèquement illégal, il peut enfreindre les contrats de travail et entraîner un licenciement pour faute grave, voire des poursuites pour fraude dans certains cas. « Ce n’est pas illégal en soi, ni frauduleux en soi à première vue, mais cela peut devenir illégal si le contrat stipule qu’une personne ne doit pas exercer un autre emploi ou une autre activité professionnelle », explique Kaajal Nathwani, avocate en droit du travail chez Osborne & Wise au Royaume-Uni, interrogé par la BBC en janvier 2026.
Dans les pays anglo-saxons, les enquêteurs spécialisés dans la fraude ont récemment commencé à sévir contre les personnes concernées. Ainsi, Kashim Chowdhury, 54 ans, fonctionnaire originaire de l’est de Londres, aurait occupé simultanément des postes à temps plein dans trois départements gouvernementaux, comme le révèle le Telegraph. Comme ces postes étaient financés par des fonds publics, il a été inculpé pour fraude, ce qu’il conteste.
Dans une autre affaire, un travailleur social exerçait simultanément pour deux conseils locaux ; il a été démasqué après avoir répondu à un appel lié à son second emploi lors d’une réunion vidéo pour le premier.
Et certains cas sont encore plus surprenants, voire extrêmes. Aux États-Unis, un employé dans un salon de manucure a admis gagner plus de 840 000 € par an en occupant non pas un ou deux, mais 13 postes IT à distance. Par ailleurs, un article de Business Insider a révélé l’existence de nombreux travailleurs polygames dans les métiers tertiaires, certains gagnant jusqu’à 520 000 € par an grâce à des doubles ou triples salaires.
L’attrait pour cette manière atypique de travailler est tel qu’elle est devenue un phénomène sur les réseaux sociaux, où des témoignages de réussite accumulent des milliers de « likes » et proposent conseils et astuces aux nouveaux adeptes.
Sur TikTok, on trouve des dizaines de milliers de vidéos expliquant comment cumuler plusieurs emplois et maximiser ses revenus, tandis qu’un forum Reddit consacré à l’ « overemployment » (autre terme en anglais pour le « polytravail ») compte plus de 400 000 membres dans le monde, certains revendiquant jusqu’à cinq carrières à temps plein.
Une influenceuse britannique, citée par Business Insider, affirme avoir gagné environ 230 000 € en occupant deux emplois à temps plein, et déclare fièrement à ses abonnés TikTok : « Ça a fonctionné pour moi, c’était génial. J’ai pu me faire plaisir, voyager, épargner pour acheter un bien immobilier. Si vous n’y avez jamais pensé parce que vous croyez que c’est illégal, oubliez cette idée. On peut tout à fait travailler avec deux emplois ».
En plus d’un poste dans une grande entreprise technologique américaine (dont il préfère taire le nom), Mark (le prénom a été changé), un Anglais de 56 ans, effectue du codage clinique pour le NHS (le système de santé public du Royaume-Uni), les deux à temps plein. Son revenu total annuel dépasse 150 000 €, et il maîtrise parfaitement cet équilibre.
« J’ai commencé en 2020, lorsque j’ai été placé en chômage partiel pendant le Covid et que j’ai postulé à plusieurs emplois à distance pour combler le manque, explique-t-il au Telegraph. J’ai conservé ces postes après la pandémie et je n’ai jamais regretté. Mon travail dans la tech est assez flexible. Comme il est basé aux États-Unis, je ne commence qu’à 13h grâce au décalage horaire. Le codage est répétitif, et je pourrais le faire les yeux fermés ».
Mark, qui envisage de prendre un troisième emploi, partage trois règles d’or pour gérer plusieurs postes. Premièrement, il bloque des plages horaires dans son agenda Google pour le premier emploi, ce qui correspond en réalité à des réunions ou appels pour le second. Deuxièmement, il utilise des ordinateurs différents pour chaque emploi afin d’éviter toute confusion. Troisièmement, il publie uniquement des informations vagues sur son profil LinkedIn, jamais de noms d’entreprise, pour ne pas être démasqué.
"Ceux qui continuent à travailler sur deux emplois risquent d’être surchargés. Inévitablement, cela entraînera une baisse de productivité pour les entreprises, et ceux qui tomberont malades risquent de se retrouver dans une situation financière pire qu’avant”
En dehors des risques judiciaires, cumuler plusieurs emplois ne convient pas à tout le monde et comporte des risques importants pour la santé.
« C’est une tendance inquiétante, explique au quotidien britannique Peter Boolkah, entrepreneur et coach. Cela peut signifier que les petites entreprises voient leurs salariés davantage en arrêt maladie à cause de l’épuisement. Ceux qui continuent à travailler sur deux emplois risquent d’être surchargés. Inévitablement, cela entraînera une baisse de productivité pour les entreprises, et ceux qui tomberont malades risquent de se retrouver dans une situation financière pire qu’avant ».
Nadia s’en inquiète également. Elle craint constamment d’être démasquée et dit vivre dans la peur quotidienne qu’un de ses employeurs l’appelle pour lui dire qu’il connaît la vérité. « Je n’ai fait qu’une seule erreur, en mettant la mauvaise signature dans un email destiné à ma responsable RH, avoue-t-elle. J’étais tellement stressée que je n’ai pas dormi de la nuit. Mais elle ne l’a même pas remarqué. Je me suis alors demandé : si elle prête si peu d’attention à mon travail, pourquoi devrais-je m’inquiéter ? C’est mon petit secret inavouable, et tant qu’il le restera, je continuerai ».
Côté entreprises, la question centrale reste celle de la loyauté et du respect des engagements contractuels. Dans de nombreux pays, les contrats de travail incluent des clauses d’exclusivité ou des obligations de disponibilité. Le cumul dissimulé de plusieurs postes à temps plein peut alors constituer une faute, surtout en cas de conflit d'intérêt ou de non-respect des durées maximales de travail.
Dans un article de HR Magazine, Susie Thomson, Chief Operating Officer dans une entreprise internationale de screening, souligne que le « polytravail » ne doit pas être analysé uniquement comme une fraude, mais aussi comme « un signal d’alerte pour un processus de recrutement plus intelligent ». Selon elle, « il est essentiel de mettre en place des pratiques de vérification des antécédents plus solides, non seulement au moment de l’embauche, mais tout au long du cycle de vie du collaborateur ».
« Bien entendu, la mise en place de ces pratiques doit se faire avec précaution et avec le consentement des collaborateurs, poursuit-elle. Des outils utilisant des données financières sécurisées (avec une autorisation complète du salarié) peuvent offrir un moyen clair et éthique d’identifier d’éventuelles sources de revenus non déclarées. Utilisés correctement, ces contrôles peuvent favoriser des échanges constructifs plutôt que des démarches punitives ».
Pour les directions RH, plusieurs leviers peuvent ainsi être activés : clarification des clauses contractuelles, communication transparente sur les obligations de loyauté, évaluation basée sur les résultats plutôt que sur la présence, et amélioration de l’engagement pour limiter les comportements opportunistes.
Au Luxembourg, aucune étude officielle ne mesure à ce jour l’ampleur du phénomène des travailleurs polygames. Néanmoins, plusieurs caractéristiques du marché local rendent le sujet pertinent, comme le fort taux de travailleurs frontaliers et la concentration d’emplois dans des secteurs compatibles avec le télétravail, et par là-même le « polytravail », notamment les services aux entreprises et l’IT.
Cependant, le droit du travail luxembourgeois est structuré et protecteur. Les contrats incluent fréquemment des clauses précises relatives à l’exclusivité et à la loyauté. De plus, le respect des durées maximales de travail et des obligations en matière de sécurité sociale limite fortement la possibilité d’exercer plusieurs emplois à temps plein déclarés.
Dans ce contexte, le débat sur le « polytravail » pourrait néanmoins évoluer vers une réflexion plus large sur la pluriactivité encadrée. Dans un marché en tension sur certains profils qualifiés, offrir des formes de collaboration plus flexibles et transparentes pourrait constituer un levier d’attractivité des talents, à condition de sécuriser juridiquement les pratiques.
Pour les entreprises, l’enjeu dépasse la simple détection de fraudes potentielles. Il s’agit aussi de repenser l’engagement et la confiance des collaborateurs, tout comme l’organisation du travail, dans un environnement où la multi-activité, légale ou non, existe bel et bien. Clarifier les règles, renforcer les processus RH et ouvrir un dialogue sur les nouvelles aspirations professionnelles seront des éléments clés pour faire face à cette mutation.